Gatsby le Magnifique – Baz Luhrmann

Posté le 27 août 2013

Gatsby le Magnifique, ce sont d’abord des retrouvailles avec Baz Luhrmann que j’avais trouvé en petite forme avec un Australia (2008) bien en deçà de Moulin Rouge (2002) ou encore de Romeo+Juliet (1996). Je ne parlerai pas de Balroom dancing (1992), n’ayant pas eu le loisir ni l’envie de voir ce film.

 Pour la petite histoire, nous suivons les pérégrinations de Nick Carraway, américain moyen porté par des rêves d’écrivains qui va s’installer à Long Island, afin de satisfaire sa supposée vocation. La demeure de Nick, située sur la rive opposée de la baie où vit sa cousine, Daisy Buchanan.

 Cette dernière, mariée à Tom Buchanan, riche héritier et ancien joueur de polo reconnu, s’ennuie dans sa vie, tout comme son mari qui entretient une liaison avec Mirtle Winson, femme d’un garagiste dont le commerce prend place sur la route menant à New-York.

 N’ignorant rien des frasques de son mari, mais lui restant toutefois fidèle, elle passe son temps accompagnée de sa plus proche amie, Jordan Baker, golfeuse professionnelle, quand elle va retrouver, par l’intermédiaire de Nick, Gatsby, son amour de jeunesse. 

Grandeur de la décadence

 Le film s’ouvre sur un Nick Carraway défait, qui s’entretient avec son psychiatre des évènements qui l’ont conduit à tomber dans une dépression visiblement profonde.

Nous le comprenons alors : Nick Carraway sera nos yeux, en tant que témoin privilégié de son époque, mais aussi du drame humain qui va se nouer au cours des mois qu’il va nous narrer. 

 Ceux qui connaissent Baz Luhrmann ne seront pas surpris de tomber sur une bande-son volontairement anachronique (1) : les années 20 fricotent ainsi avec du RnB pour le grand déplaisir de certains, et pour la plus grande appréciation des autres, dont je fais partie.

En effet, j’ai trouvé cette musique parfaitement en adéquation avec les grandes fêtes mondaines telles que mises en scène dans le film. Parce que Baz Luhrmann l’a parfaitement compris, les plus grandes fêtes mondaines lors des années folles et de la montée du jazz s’associaient à une certaine idée de superficialité, de décadence « maîtrisée », en somme revêtaient un caractère résolument bling-bling que l’on retrouve à foison dans les clips de RnB.

 Bien que la musique est ici bien moins notable qu’elle ne l’était pour Moulin Rouge, on reconnait le soin tout particulier qu’à Baz Luhrmann a toujours faire correspondre la musique à l’image dans un souci d’esthétisation constante de l’action. Ici, les musiques se dessinent comme des fils rouges pour les plus intimistes, c’est-à-dire les plus en relations avec les tourments intérieurs qui tiraillent nos personnages (Young and beautiful de Lana Del Rey, Into the Past de Nero, qui sera d’ailleurs en ce qui me concerne le titre le plus remarquable de tous et le plus révélateur de la profondeur du personnage de Gatsby). Les musiques les plus extravagantes servent à merveille des scènes délurées des fêtes mondaines données chez Gatsby ou l’ambiance du club privé dans lequel se rendent Nick et lui lors d’une sortie New-Yorkaise.

 En ce qui me concerne, à l’inverse de pas mal de critiques qui soulignent le côté tourbillonnant et fantasque du film, je trouve qu’au contraire Baz Luhrmann n’était pas à son maximum : j’avais l’impression que la démesure habituelle qui le rend reconnaissable entre mille avait été quelque peu gommée au profit de quelque chose de plus raisonnable…Ce que j’ai regretté. Mille idées ont eu l’air de fourmiller sans pour autant prendre réellement forme. Loin, la folie d’un Moulin Rouge !

 Certaines scènes présentent une photographie superbe qui souligne ici le côté éphémère du moment, là la tension dramatique sous-jacente. Je pense notamment à la scène où nous découvrons pour la première fois Daisy, dans une ambiance éthérée à l’éclairage blanc et vif, au sein d’une pièce qui ressemble à un salon d’été, dans lequel virevolte des rideaux. Nous apercevons de Daisy  des bribes : une main, un mollet, finalement un visage.

 Chose intéressante, par l’intermédiaire de Nick nous savons avant même de les avoir rencontrés qui sont Daisy, Tom et Gatsby. Leur visage viendra bien après : Tom que nous apercevons de loin, galopant, un club de golf à la main, tout à son loisir, ne sera découvert que par la suite. Ainsi de Daisy, dont le portrait nous est d’abord dressé, et que nous découvrons comme décrit au paragraphe précédent. Gatsby est quant à lui tout d’abord aperçu à sa fenêtre, avant d’être entr’aperçu lors de la fête au cours de laquelle Nick le rencontrera pour la première fois : les rumeurs précèdent d’abord le personnage, que l’on devine à sa chevalière, avant de le découvrir pleinement.

 Ainsi, le spectateur est donc tout d’abord guidé par Nick, que nous aurions tendance à suivre les yeux fermés dans un premier temps, si les actes de chacun des personnages ne contrastaient pas avec ce que nous pouvons observer de nos propres yeux (finalement, aucun d’entre eux n’est ce qu’il parait).

Etre « en-dedans », et être « en dehors »

 Ces termes, prononcés par Nick Carraway pour expliquer le sentiment qui le parcourt tandis qu’il découvrait la vie mondaine et plus particulièrement les frasques de Tom Buchanan décrivent bien la problématique à laquelle sont confrontés chacun des personnages, voire les spectateurs eux-mêmes.

 De fait, Jordan et Nick par leur statut d’entremetteurs entre Gatsby et Daisy seront dans l’action tout en restant les témoins silencieux de deux adultères : celui qu’ils auront contribués à faire naître et celui à peine maquillé de Tom.

 A propos de Jordan, j’ignore si son personnage est aussi effacé dans l’œuvre originale que dans le film, mais j’ai regretté qu’on ne l’implique pas plus, même de façon discrète (2).

 Parlant de Tom, celui-ci a dans le même temps un pied dans son mariage, tout en recherchant la chaleur de Mirtle dont on ignore quels sont les sentiments véritables qui l’attachent à elle : est-ce une fuite de sa condition (sociale et maritale) ? Est-il encore amoureux de Daisy ? J’ai par ailleurs ressenti qu’il parait presque plus coupable vis-à-vis du mari de Myrthe qui ignore tout de l’affaire, que vis-à-vis de sa propre épouse.

 Toujours autour du thème « en-dedans / en dehors », ne parlons même pas de Gatsby qui s’est construit une existence de façade dans le seul souci d’obtenir les faveurs de Daisy. Gatsby, à l’aura indéfinissable, qui a mis un point d’ordre à quitter une situation sociale qui lui déplaisait (parents fermiers, dont on soupçonne qu’ils menaient une vie misérable) afin d’accéder au cercle privilégié des self-made men, cette incarnation du rêve américain, dont il ne jouit pas même du statut, possédant un passé sulfureux qu’il entretient en ne contredisant aucune des rumeurs ayant cours sur lui.

 Daisy elle-même parait désincarnée, tiraillée entre ses obligations sociales (mariée, mère, et femme de bonne condition, un scandale ne serait que par trop inenvisageable) et les réminiscences de son amour passé pour Gatsby. Elle semble être évanescente, par trop influençable (soumise à l’amour de Gatsby qu’elle n’ose contredire tellement il parait convaincu pour deux, docile au pardon de son mari qu’elle n’aime pourtant plus), ainsi, en aucun cas maîtresse d’elle-même, elle se laissera emporter par les sentiments de Gatsby comme elle se laissa cloîtrer dans un mariage de convenance, sans réussir à ressentir réellement un quelconque bonheur avec l’un comme avec l’autre.

 Enfin, la relation qu’entretiendront Gatsby et Daisy sera également forte de cette portée « en dehors » « en-dedans » : ravivée sur l’autel du passé, elle ne trouvera aucun pendant dans la réalité, si ce n’est celle d’un éphémère été.

Un drame humain noué autour de l’idée de vacuité

 Mais ce qui frappe au-delà d’une certaine banalité du sujet (ici non pas un triangle amoureux, mais bel et bien un quatuor), c’est l’immense solitude qui entoure chacun des personnages, comme pour nous rappeler qu’une fortune et/ou un statut n’est aucunement le garant du bonheur, voire même contribue à la misère morale et/ou affective. Chacun des personnages (à l’exception de Jordan) que nous croisons est rempli d’un grand vide dans sa vie : un amour perdu, une vocation ratée, un mariage malheureux,…

 Ainsi, Tom fuit sa condition et son mariage en fricotant avec Mirtle (dont le bonheur semble là aussi précaire, et sa condition peu enviable également) et sa clique ; Daisy vit des échappées belles en cédant aux sirènes de l’amour qu’elle portait à Gatsby. Ce dernier a fondé tous ses espoirs et son avenir sur une image idéalisée d’une Daisy qui n’existe plus voire qui n’a jamais eu d’existence. Toute sa vie semble conditionnée par l’atteinte de ce mirage qui fuira deux fois devant lui.

 Si Gatsby m’a paru tout d’abord d’une incroyable prétention faisant étalage de l’ensemble de ses états de service et de sa fortune, il m’a ensuite paru évident que l’enfant « bouseux » prenait sa propre revanche sur la vie et la condition sociale dont il a réussi à s’extirper pour bâtir son empire, sa fortune. Ayant trouvé en Nick en premier lieu un entremetteur, et finalement un ami, cette apparente superficialité dont il se revêt afin de plaire à Daisy cèdera la place à une transparence quasi absolue (Gatsby ne révèlera cependant jamais l’origine de sa richesse, dont le spectateur tend à soupçonner qu’elle est liée à des trafics en tout genre) sur son être et son parcours. Il se livrera à lui comme à personne d’autre, et cela le rend d’autant plus touchant.

 Concernant Daisy, son sort parait également peu enviable (née d’une famille de bonne condition, elle est destinée à épouser un homme fortuné), bien que l’on puisse lui reprocher certains traits de caractère dont la lâcheté et la superficialité de son être sont les plus flagrants. D’héroïne romantique, elle passe très vite au statut de l’éternelle indécise et insatisfaite, ne sachant se contenter de l’amour que lui porte l’un ou de la richesse que lui apporte l’autre. On lui trouve pourtant de brèves lueurs d’intelligence émotionnelle, comme lorsqu’elle parle de sa fille (« Pammie ») en souhaitant qu’elle soit sotte, car cela est encore le meilleur parti pour une femme.

 Nick lui-même parait enclavé dans le passé, incapable de surmonter la perte de son ami. Nous verrons progressivement que sa thérapie semblera porter ses fruits, mais dans un premier temps c’est bien la vacuité là encore, générée par l’absence d’un être cher, qui prédomine.

Gatsby le magnifié ?

 Bien que Tobbey Mac Guire m’ait paru de prime abord un choix discutable, finalement, force est de constater que son air d’éternel ahuri fait l’affaire ici : nous avons à faire avec une personne naïve, qui ignore tout de règles qui le dépassent, dans un monde qu’il méconnait.

Ses retrouvailles avec les Buchanan, puis sa rencontre avec Gatsby changeront la donne et lui donneront dans un premier temps une idée de vertige un peu fou mais non désagréable, avant d’atteindre le goût amer d’un lendemain d’une cuite que l’on regrette.

 Ne connaissant pas son voisin, mais déjà impressionnée par ses états de services (supposés ou réels, fruits de la rumeur), Nick parait intrigué par ce personnage. Devenu familier de Gatsby, Nick apprendra à le découvrir, mais ne creusera aucunement les aspects les plus flous et ambiguës du personnage (quid de ses relations avec la police de New-York ? Qu’en est-il de ces mystérieux coups de fils qu’il reçoit à toute heure ? Quelle est la réelle nature de son travail avec Wolfsheim?).

 Gatsby est donc ici magnifié, car toute image qui pourrait nuire à son aura n’est même pas effleurée par Nick (notamment la crise de colère de Gatsby à l’hôtel, seule fois où le dandy laissera le pas à un trait plus dur de son personnage), qui ne voit en lui qu’un homme d’honneur au positivisme absolu.

 Son décès et la réaction (ou absence) de l’entourage de Gatsby contribueront à magnifier ce dernier par opposition au comportement des riches profiteurs (jet-setteurs pourrait-on dire) dont il s’était entouré bon gré, mal gré au cours de sa brève existence.

 Le spectateur reste donc quelque part aussi sur sa faim concernant le passé sulfureux de Gatsby, mais ce n’est finalement pas plus mal : cette part de mystère rehausse en effet l’intérêt du personnage.

En résumé

 Non exempt de défauts flagrants voire de scènes qui peuvent prêter à sourire malgré leur absence évidence de caractère comique (la scène où Leonardo di Caprio balance au nez de Daisy toutes ses chemises, aussi touchante qu’absurde), Baz Luhrmann nous offre une vision des années folles plutôt mélancolique autour d’une histoire d’amour tragique, qui aura fait mouche pour la spectatrice que je suis.

(1)    Dans Moulin Rouge, le cinéaste revisitait de grands titres en leur insufflant une nouvelle vie, conférant à l’ensemble du film un statut de comédie musicale fort à propos. Romeo+Juliet présente également une bande-son aussi touchante qu’audacieuse, qui couplée à la mise en scène de la pièce de Shakespeare sur fond contemporain était remarquable.

(2)    Pour en revenir au personnage de Jordan, j’ai trouvé l’actrice Elizabeth Debicki superbe, elle représente pour moi l’incarnation même de la femme des années 20 telles que je me les imagine (magnifiques, hautement féminines, avec de la prestance, voire un peu guindées).

Un commentaire pour « Gatsby le Magnifique – Baz Luhrmann »

  1.  
    lilasviolet
    27 août 2013 | 14 h 15 min
     

    Je regrette de ne pas avoir vu ce film au cinéma. En revanche, j’ai lu le livre, excellent roman. Le choix de l’actrice est cohérent avec le personnage du roman. Morale de l’histoire, l’argent ne fait pas le bonheur.

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